L'attaque
des usines Messerschmitt, à Ratisbone, le 17 août 1943 :
le récit d'Edmond , de Perpignan.
[il s'agit de la mission 84 de la 8th Air Force, sur deux cibles
simultanées : première attaque des usines de Schweinfurt,
et bombardement des usines Messerchmitt à Ratisbone]
Ce
même jour 17 août 1943 après 12 heures ce sont aussi
les usines Messerschmitt de Regensburg (Ratisbone) qui ont été
attaquées, et sérieusement atteintes : très gros
dégâts aux ateliers et aussi de très nombreux morts
et blessés. Je me suis retrouvé, avec de très nombreux
Français requis du STO sous le déluge des bombes, bombes
explosives de tout calibre, et incendiaires.
Petit retour en arrière sur cette première quinzaine d’août.
Le temps était splendide sur la Bavière et la vallée
du Danube. Le Danube devient bien navigable à partir de Ratisbonne
(c'est là que l'on trouve des ateliers de réparation de
pour les péniches). Le ciel bleu nous rappelait notre lointain
Roussillon et il faisait très chaud. Les alertes de succédaient
(FLIEGER ALARM) et le ciel en haute altitude était barré
d’immenses traînées blanches. Plus tard, c’étaient
des bandelettes de papier avec une face réfléchissante
qui arrivaient par milliers dans la campagne autour de l’usine.
On a su (comment et par qui ?) que c’étaient des leurres
pour tromper la DCA (La Flak) . Dès que l’alerte sonnait,
tout le monde, allemands et étrangers, filait dans la campagne
et les collines. Pour nous c’était l’occasion de
revenir aux ateliers le plus tard possible malgré les invectives
des contremaîtres qui hurlaient : Concentration lager ! . A cette
époque nous ignorions l'horreur de ces camps et nous mesurions
mal la portée de ces menaces. Donc, le 17 août 43, nouvelle
alerte à 12 heures. Nous avons évacué les cantines
où, croyez-moi, on nous servait un très maigre repas et
nous sommes partis. L’habitude est dangereuse, et nous ne nous
dépêchions pas de quitter le périmètre Messerschmitt.
Mais très loin et très haut en altitude, (je situe l’axe
NO) des centaines de points brillants se présentaient. Cette
fois, c’était pour nous. Un motard allemand (vous savez,
ces soldats de l’invasion de la France en 1940, bottés,
casqués, revêtus d’un immense imperméable)
nous hurlait de rejoindre les abris, et c’est le souffle des bombes
qui nous a rejetés dans les couloirs de l’abri. Je pense
souvent à ce militaire que je remercie encore maintenant, après
tant de décennies.
Plusieurs vagues ont atteint l’ensemble des bâtiments. Les
volets métalliques qui fermaient les petites ouvertures recevaient
éclats et cailloux et ce bruit s’ajoutait aux explosions
(souvent trop proches, selon nous). Puis ce fut le silence (on met longtemps
à réaliser que l’attaque est finie). Sortie précautionneuse
et c’est la découverte d’un champ de ruines avec
toujours de la poussière et de la fumée. C’est aussi
les premiers morts et hélas parmi ceux-ci des Français,
dont certains de notre baraque. De très grands ateliers étaient
touchés (entre autres celui où nous travaillions si l’on
peut dire) : Machines outil, outils de précision, tout était
en piteux état. Pieds à coulisse, comparateurs, micromètres
ou palmers étaient renversés sur le sol ainsi que les
meules qui servaient à polir avec précision diverses pièces
de l’avion. Lorsque nous sommes passés par des fosses où
étaient entreposés les moteurs, nous étions furieux
: tous les moteurs, montés sur des berceaux métalliques,
étaient intacts. L’un d’entre nous a jeté
un gros caillou et nous nous sommes aperçus qu’ils avaient
été « carbonisés » sur place par les
bombes incendiaires. Les moteurs arrivaient rodés, et prêts
à être montés sur le Me 109.
Les
Allemands sont tenaces, et au bout de quelques mois, l’usine produisait
à nouveau des Me 109 (peut-être en moins grand nombre ?).
C’était un très bel avion, et performant. A cette
époque, nous n’aimions pas les Allemands (surtout ceux
qui affichaient ouvertement leurs opinions nazies). Il était
difficile de parler en confiance avec la plupart des ouvriers ou cadres
de l’usine. En prenant des risques, nous conversions avec quelques
uns d’entre eux. Mais dès la présence d’un
troisième personnage, plus de discussions. Il fallait mieux parler
de la pluie et du beau temps. C’est probablement par un de nos
« confrères » ouvriers que nous avons appris que
l’attaque était l’oeuvre de l’armée
de l’air américaine. On nous a même expliqué
que cette 8e Air Force était partie du Royaume-Uni, avait bombardé
Schweinfurt, Regensburg, et était allé atterrir en Cyrénaïque.
Nous avions eu beaucoup d’admiration pour ce trajet mythique..
Je
peux vous narrer une petite, mais triste anecdote. Le 17 août
1943, des bombes perdues ont atteint la ville, faisant quelques morts.
Avec 3 autres camarades, eux aussi de Perpignan, nous sommes allés
déblayer une belle villa. Pas trop abîmée, tout
de même. La bonne, la servante habituelle de cette famille, déjà
d’un certain âge, était aimable avec nous. Elle nous
donnait des tomates cultivées dans le jardinet. Seulement, il
y avait eu des morts à la suite de l’impact d’une
bombe – et pourtant, ce ne devait pas être une très
grosse bombe - . Je ne sais plus si c’était la femme ou
les 2 enfants de la maison qui étaient morts (ou peut-être
les trois). Cette brave femme nous avait avertis que le père
de famille, officier sur le front soviétique, allait venir. Nous
avons aussitôt pensé comme elle, qu’il valait mieux
s’éclipser. Nous n’en avons pas eu le temps, car
il est arrivé à l’improviste, descendant d’une
voiture de l’armée. Je puis vous dire en toute franchise
que nous nous sommes rangés tous les trois en une sorte de garde
à vous et que cet homme, malgré son chagrin et sa couleur,
a porté la main à sa casquette. Nous sommes partis rapidement.
J’avais eu le temps de voir qu’il portait plusieurs rubans
de décorations ( comme vous savez, sur le devant de la vareuse).
N ’ayant jamais rien connu aux grades de l’armée
allemande, je ne sais pas quel était le sien. Moi je pense, et
même je suis sûr, que le moral de cet officier a dû
en prendre un coup.
Ce jour là le 17 août 1943, nous n’avons pas vu d’avion
abattu, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu. Bien
plus tard, nous avons vu des équipages faits prisonniers. Chose
inouie, ils étaient décontractés- ils paraissaient
insouciants. Ils étaient gardés par des territoriaux (le
Wolksturm), qui étaient pour la plupart des gens déjà
âgés. Et lorsque leur faisions en cachette le V de la victoire,
ils nous répondaient. Si les gardes avaient été
des SS nous nous serions abstenus, soyez-en sûrs.
Comme l’usine avait tout de même subi pas mal de dégats,
certains d’entre nous avaient été déplacés
dans la campagne. Les derniers mois, la population du dernier village
nous aimait bien (avec des exceptions bien sûr). Au début,
les habitants se moquaient de nous lorsque, l’alerte ayant sonné,
nous filions au triple galop dans les montagnes boisées. Mais
il a suffi d’une seule attaque par des « doubles fuselages
» (Lightning peut être ? ) pour que tous ces baves gens
nous dépassent à la course, entraînant leur brave
petite charrette à 4 roues. Souvent, les avions attaquaient à
la mitrailleuse les voies ferrées de Huf-Weiden-Regensburg. Que
c’est triste une immense locomotibe de DR Bahn qui exhale sa dernière
vapeur. Le plus impressionnant c’était (je crois ne pas
être dans l’erreur) lorsqu’ils larguaient un réservoir
auxiliaire qui explosait et s’enflammait en touchant le sol. Nous
les observions couchés sur le dos, en lisière de la forêt.
Ces avions volaient si bas que l’on voyait l’huile sous
les ailes ou les deux fuselages.
Autres
bombardements
Au
sujet des attaques dites de représailles de la RAF, la grande
majorité avait eu connaissance, même avant de partir, des
destructions et des morts que les bombardements de la Luftwaffe avaient
faits en Angletrerre, sur Londres par exemple. En dehors du fait que
nous étions dessous, combien de fois lorsque l’alerte sonnait,
avons-nous souhaité l’attaque de l’usine...sans pour
autant souhaiter la mort de milliers de civils. Les Allemands même
en dehors des SS n’ont jamais fait la guerre en dentelle. Nuremberg,
Munich, Ratisbonne, Leipzig pour les ville que j’ai plus ou moins
connues, ont souvent subi des raids stratégiques visant exclusivement
les usines d'armement. A Ratisbonne, ce sont surtout des bombres égarées
qui ont touché la ville.
Pour
Nuremberg, j’aime autant raconter une histoire presque drôle
ou amusante, sauf pour la personne en question. Pour gérer les
restrictions Vichy avait créé le Ravitaillement général,
l’organisation chargée des cartes d’alimentation
tickets, et surtout des contrôle en tous genres chez les agriculteurs
les commerçants etc. Ma future femme travaillait dans un tel
service. C’est elle qui m’a raconté l’aventure
d’un des employés, homme du bureau, chaud partisan du Maréchal
et des Allemands. Il niait que les Anglais (entre autres) bombardaient
efficacement le Reich. Requis par le STO ses relations gouvernementales
ne l’ont pas empêché de partir , comme la plupart
d’entre nous. Quelques employés facétieux lui ont
demandé non pas d’écrire en toutes lettres –
la censure des deux pays veillait – mais d’indiquer discrètement
dans sa correspondance s’il y avait effectivement des bombardements
en faisant un rond sur les i au lieu d’un point. Les évènements
et les Alliés ne lui ont pas laissé le temps d’écrire
ses impressions. Dès l’arrivée de son convoi en
gare de Nuremberg, la ville et la gare étaient attaquées.
Il était heureusement indemne, mais sa valise et et son maîgre
avaient été détruits dans l’incendie. Ses
collèques ont bien ri, sachant surtout qu’il était
sauf. Comme nous il est revenu après août 1945, ayant changé
d’avis sur le régime de Vichy et celui des Nazis.
©
Edmond Illes, 2006
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